marți, 25 septembrie 2012

[...] les homologies constatées entre les sports et les groupes sociaux [...]

Des enquêtes plus détaillées s'inscrivent dans cette perspective en analysant un groupe de sports ou un seul sport.

Ainsi, nous avons essayé de montrer en quoi les types de « rapports au corps » très différenciés qu'impliquent la pratique de trois sports de combats de préhension, la lutte, le judo et l'aïkido, se trouvent globalement en accord avec le «rapport au monde» et les règles du jeu social des différentes catégories de pratiquants (Clément, 1985).

On comprend («presque trop vite» précise Bourdieu, 1987) que la distance corporelle qui sépare les combattants, le privilège accordé aux techniques d'esquive et d'évitement, la valorisation de l'esthétique et sa mise en relation avec l'efficacité du geste, mettent l'aïkido en accord avec le rapport au corps des fractions les plus cultivées des classes moyennes, tandis que la lutte et le «corps à corps» permanent qu'elle exige attire davantage (ou, si l'on veut, indispose moins) les agents des classes populaires.  Dans la même perspective théorique, PierreFalt (1981) construit l'espace des usages sociaux de la croisière (yachting) et Jacqueline Blouin le Baron celui des activités d'expression (1981), tandis que Pociello à partir du rugby (1983) retrouve les différenciations sociales jusque dans les «manières» de pratiquer le jeu et d'entrer en relation avec les autres joueurs.

Dans la lignée de la «distinction», l'ensemble de ces travaux met en évidence les homologies qui s'établissent entre des sports, au sens large, et des « cultures » ou sous-cultures de classes, à partir d'une caractérisation technique et réglementaire des activités censée être socialement pertinente.  Le système des pratiques sportives proposé par Pociello (1981) comme une « structure hypothétique » et provisoire construite à partir de l'opposition socialement pertinente entre pratiques «informationnelles» et pratiques «énergétiques» achève cette première phase. Néanmoins, si le programme inspiré par Bourdieu exige ce travail préalable d'élucidation, il ne se réduit pas à cela.  Il s'agit en effet d'analyser la dynamique du système.

[...] Les caractéristiques techniques d'un sport sont en grande partie «façonnées» et en tout cas «interprétées» par les différents groupes de pratiquants, ce qui rend très délicat les analyses en terme de logique motrice ou de structure technique.  La notion de «système des sports» implique de prendre en compte l'ensemble de ces rapports différenciés et évolutifs aux pratiques.

Ainsi la valeur distinctive d'un sport ou d'une modalité de pratique s'établit en relation avec les autres pratiques (particulièrement avec des modalités adjacentes dans l'espace des sports), par un système de codage symbolique, et les homologies constatées entre les sports et les groupes sociaux s'ordonnent entre espaces différents, et non entre des points de chaque espace.

[...] Les différences de styles de vie et de «rapport au monde» des pratiquants du squash avec les adeptes de l'aïkido à la fin des années 1970 sont très nettes, malgré la proximité sociale des deux groupes (dans notre échantillon, en 1979, 67 % des pratiquants d'aïkido ont un père cadre supérieur ou profession libérale, 57 % possèdent un diplôme de niveau bac + 3, 47 % ont bac + 4, etc.).

A cette époque, la pratique de l'aïkido s'inscrit plutôt dans une perspective «contre-culturelle» multidimensionnelle,qui s'exprime non seulement par le refus des conceptions sportives «traditionnelles» et l'opposition à leurs principales dimensions, mais aussi par le rejet des valeurs et normes du système social et politique des années de «croissance» perçues comme dominantes.

L'aïkido s'oppose ainsi aux conceptions du judo sportif ou à la «violence» du karaté, en proposant un type d'affrontement combatif, d'une certaine manière «non-violent», plus en accord avec les conceptions de jeunes adultes socialement «déclassés» mais fortement dotés en capital culturel (1985).

[...] Comprendre pourquoi, du point de vue de l'agent et de ses catégorisations, un pratiquant passe du tennis au golf, ou un fils d'immigré espagnol, originaire du sud de la France, commence «comme tout le monde» par pratiquer le rugby, puis le judo (à haut niveau) « découvert » en cours d'étude, puis l'aïkido, parallèlement à une trajectoire universitaire remarquable, permet en réalité de saisir en termes d'itinéraire personnel la dynamique sociale (et historique) du «système des sports» et d'aborder la question centrale de la symbolique des pratiques sportives.

J. P. Clement, Les apports de la sociologie de Pierre Bourdieu à la sociologie des sports



.